2026, année du virage indie pour le gaming
Par Adam Smart, Global Director of Product - Gaming, AppsFlyer
L'industrie du jeu vidéo a longtemps reposé sur des équilibres établis : quelques grandes plateformes dominantes, des studios bien installés, des modèles économiques éprouvés et une distribution largement centralisée. Ces repères ne disparaissent pas du jour au lendemain, mais ils sont aujourd'hui clairement mis à l'épreuve. Après une année 2025 marquée par la montée en puissance de studios indépendants, 2026 s'annonce comme un tournant plus profond encore : celui d'un réalignement durable de l'écosystème.
Un réalignement qui se manifeste d'abord par un déplacement du centre de gravité créatif.
Quand la créativité détrône l'infrastructure
Ce mouvement n'a rien d'anecdotique. Il révèle une évolution structurelle, dans laquelle la créativité, l'agilité et la capacité à se différencier prennent progressivement le pas sur la taille, l'héritage ou la seule force de frappe industrielle. Dans un marché saturé de contenus, les modèles les plus rigides montrent leurs limites. En témoigne l'actualité récente de certains éditeurs historiques, contraints d'annuler des projets emblématiques et de repenser en profondeur leur portefeuille, illustrant cette tension croissante entre ambition et exécution.
Les propositions singulières, pensées pour les usages réels des joueurs, parviennent davantage à émerger. À l'inverse, les productions formatées ou les tentatives pour capitaliser tardivement sur une tendance peinent à convaincre. Le marché ne pardonne plus la demi-mesure, et cette exigence monte d'un cran chaque année.
De nouveaux capitaux, de nouvelles géographies
Les règles du financement évoluent en parallèle. Le modèle traditionnel, très centré sur le capital-risque américain et la recherche de croissance accélérée, s'essouffle. De nouveaux investisseurs, notamment en Asie et au Moyen-Orient, privilégient une approche plus patiente, davantage tournée vers la construction d'IP solides et la valeur culturelle sur le long terme.
Cette évolution favorise l'émergence de nouveaux pôles créatifs (notamment Riyadh, Helsinki, et Hô-Chi-Minh-Ville), redessinant la géographie mondiale du jeu vidéo bien au-delà de ses centres historiques. L'innovation ne viendra plus uniquement de la Californie ou de Tokyo. Elle s'internationalise, se diversifie, et avec elle, les manières de produire, de financer et de distribuer.
Les plateformes à la croisée des chemins
Les grandes plateformes, elles aussi, arrivent à un point d'inflexion. Les limites économiques de certains modèles, notamment l'abonnement à grande échelle, apparaissent plus clairement. Microsoft l'a admis implicitement en ouvrant ses titres exclusifs à PlayStation : un geste impensable il y a encore deux ans, et qui marque la fin progressive d'une logique de fermeture.
Les joueurs recherchent désormais plus d'accessibilité, d'interopérabilité et de liberté d'usage. Ni le modèle d'abonnement ni celui de l'exclusivité ne semblent pleinement alignés avec ces attentes. Sony et Microsoft devront inventer autre chose pour rester pertinents. La stabilité, dans ce contexte, ressemble de plus en plus à de la stagnation.
Le mobile, laboratoire de la décentralisation
Le mobile, souvent en avance sur ces transformations, illustre particulièrement bien cette recomposition. L'ouverture progressive des écosystèmes iOS et Android, accélérée par les victoires juridiques d'Epic, annonce la fin d'un modèle ultra-centralisé. D'ici la fin 2026, les stores tiers, qu'ils soient portés par des opérateurs télécoms, des fabricants d'appareils ou des détenteurs de grandes licences, deviendront une réalité concrète, notamment en Europe et en Asie.
Les paiements hors store (OOP) gagnent du terrain et représentent désormais une part significative des revenus mobiles, selon les genres. Pour les développeurs, c'est l'opportunité de reprendre la main sur la monétisation et la relation joueur. Mais c'est aussi l'entrée dans une phase plus complexe, où la découverte, la distribution et la mesure devront être repensées.
Parallèlement, les modèles de jeux mobiles continuent d'évoluer. L'hypercasual est mort, l'hybrid casual sature déjà. La prochaine génération de titres devra proposer des mécaniques plus riches, des narrations mieux construites et une monétisation qui ne sacrifie pas l'expérience joueur. On peut aussi s'attendre à une migration accélérée de titres indépendants issus de Steam vers mobile, où ils trouveront une seconde vie auprès d'audiences plus larges.
Régulation : entre contrainte et catalyseur
Reste une inconnue majeure : la régulation. Les propositions de l'Union européenne sur les paiements in-app et le consentement pourraient considérablement compliquer les parcours de monétisation. Des studios comme Supercell, dont les revenus reposent sur la fluidité des achats intégrés, devront s'adapter rapidement. Mais cette contrainte pourrait aussi accélérer l'innovation dans les modèles hybrides, combinant abonnements, paiements hors store et revenus publicitaires.
Un écosystème fragmenté, mais plus ouvert
Derrière ces évolutions se dessine une tendance de fond : le jeu vidéo entre dans une phase de décentralisation. Les modèles uniques laissent place à une diversité de trajectoires, de plateformes et de stratégies. Cette transition peut être inconfortable, en particulier pour les structures les plus établies, mais elle ouvre un champ d'opportunités inédit pour les studios capables de s'adapter rapidement et d'innover sans perdre de vue l'expérience joueur.
Les investisseurs eux-mêmes commencent à récompenser l'originalité plutôt que le clonage. Les "nouvelles idées" deviennent une stratégie financière à part entière, et non plus un simple argument de communication. L'Asie s'impose progressivement comme le nouvel épicentre de l'innovation, tandis que les Etats-Unis perdent du terrain en influence créative.
En ce sens, 2026 ne sera pas l'année d'un nouveau standard dominant, mais celle d'un écosystème plus fragmenté, plus ouvert et plus créatif. Un paysage en recomposition, où la capacité à se réinventer fera toute la différence. Les grands salons qui ponctueront 2026 refléteront cette nouvelle donne : moins de grandes annonces monolithiques, plus de diversité dans les propositions et dans les modèles économiques qui les portent.
Par Adam Smart, Global Director of Product - Gaming, AppsFlyer